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Dans la foulée de son article « L'élève rapaillé », Robert Bibeau nous présente sa vision du rôle et de la mission de la bibliothèque scolaire, centre de ressources multimédia.



 

Je persifle et je signe

Robert Bibeau

L'Index-virtuel no 2. 1997.

(deuxième édition - 2007)

Je persifle

Le débat faisait rage, les uns s'injuriaient, les autres tentaient de les rabibocher. L'un s'interrogea sur son devenir, l'autre les rembarra tous. Chacun jurait sa bonne foi et tous faisaient fausse route. La controverse faillit bien tourner, malheureusement, elle se solda par quelques truismes à propos de l'harmonie qui devrait, paraît-il, présider à nos ébats cybernétiques sur les listes de discussion et les services de messagerie. Quelle était l'origine de cette dispute qui enflamma le groupe de discussion  « plan école » ?

Internet offre de gigantesques gisements de données, des veines de minéraux brutes qu'il faut apprendre à affiner pour en extraire des métaux précieux... les connaissances. Il est sage de ne pas confondre données et connaissances; pour que les données se transforment en connaissances elles doivent transiter par un processus d'organisation, d'intégration et de mise en perspective culturelle. L'école joue en cela un rôle capital. Il est bon également de ne pas confondre cueillette d'information sur le NET et recherche documentaire. La cueillette d'information vise à rassembler des données inédites, souvent éparses, en utilisant les outils de recherche et de communication d'Internet.

Parmi cet océan de données, lesquelles sont pertinentes, de qualité et fiables? Ces données sont-elles structurées? Ces données sont-elles mises à jour régulièrement? Où se trouvent-elles précisément? Le site offre-t-il des outils de recherche, de traitement et d'interprétation des données (analyse documentaire, résumé indicatif ou informatif, indexation à partir de langage documentaire)?  Les sources sont-elles indiquées? Le droit d'auteur est-il respecté? Peut-on utiliser librement ces ressources? Quel en est le coût d'utilisation? Voilà quelques-unes des questions qui confrontent l'internaute-apprenant et auxquelles pédagogue, enseignant, bibliothécaire et documentaliste doivent apporter des réponses si l'on souhaite que les élèves puissent naviguer profitablement sur les eaux virtuelles du cyberespace.

Malgré l'impérative nécessité de résoudre rapidement ces problèmes nous ne pouvons, chacun pour soi, effectuer tout ce travail d'investigation, de repérage, de catalogage, d'évaluation et de présentation de ces gisements d'information. C'est pourquoi il est si important que l'on puisse compter sur des professionnels de la documentation pour effectuer ce travail. Voilà l'objet du quiproquo dont nous discourions plus haut.  Les divers portails d'information  offrent-ils l'embryon des outils et de ce site «fédérateur » que nous souhaitons tous?

 

De la bibliothèque au CRM

La bibliothèque scolaire n'est plus un lieu mais un centre virtuel qui regroupe des éléments « intra-muros » et d'autres « extra-muros ». Le rôle du documentaliste scolaire, n'est pas d'archiver et de conserver cette documentation pour les générations futures mais de servir d'interface conviviale entre l'information et l'utilisateur. Le documentaliste-bibliothécaire n'est pas un archiviste mais un formateur, aux habiletés les plus cruciales; les habiletés d'information. En fonction d'Internet, ce rôle se définit à deux niveaux : le premier niveau « intra-muros », consiste à mettre sur pied un serveur interne d'information (Intranet d'établissement ou de réseaux d'établissements apparentés). Cette implantation doit s'accompagner d'un souci de structuration de l'information afin d'en faciliter le repérage. Le second niveau, « extra-muros », vise l'exploitation des sites W3 et des services externes accessibles partout via les inforoutes.

On peut imaginer qu'au delà d'une liste de services et de sites d'envergures nationales, fournies à tous, d'autres listes de sites Web et de services régionaux seront requis. Ces répertoires seront ensuite complétés localement, dans chaque établissement si nécessaire, de façon à amalgamer les ressources « intra-muros » et « extra-muros ».

Il n'est pas concevable que chaque documentaliste et que chaque éducateur observent régulièrement l'évolution de tous ces serveurs, services et sites potentiels sur Internet. Il faut imaginer la constitution d'un « Carrefour-éducation » sur les inforoutes qui assure la répartition des tâches d'investigation, d'analyse documentaire et de catalogage et la mutualisation des ressources nationales et régionales. Faudra-t-il se partager la corvée des notices Web comme nous nous étions partagé la corvée des notices bibliographiques, aujourd'hui assumée par la Société SDM ?

Par ailleurs, face à une information toujours plus abondante et difficile à cataloguer, il est essentiel de rendre l'utilisateur de plus en plus autonome en lui enseignant les méthodes et les procédures de recherche et en l'habilitant à utiliser les outils de recherche documentaire disponibles (Guay, 1997). Il faudrait pour cela revitaliser la bibliothèque scolaire et en faire un véritable centre de ressources multimédia (CRM), lieu privilégié permettant à l'élève de s'initier à la démarche de recherche en conjonction avec les activités pédagogiques en classe. (Dion, 1996) Plusieurs documentalistes et bibliothécaires préconisent une démarche de recherche en six étapes :

  1. Cerner le sujet ou déterminer l'objet de recherche;
  2. chercher les sources d'information dans un environnement adapté (national, régional ou local) et utiliser les outils de recherche appropriés soit pour un « vol de reconnaissance » à partir de répertoires hiérarchisés (Toile du Québec, Infobourg, etc.), soit pour un « vol aux instruments » à l'aide d'engins de recherche (Francité, etc.);
  3. sélectionner les documents pertinents suite à un premier survol et organiser ses sources;
  4. prélever l'information par une lecture découverte, suivi d'une lecture intégrale et critique et en évaluer la pertinence;
  5. traiter l'information, c'est-à-dire la mettre en ordre et d'une donnée brute en tirer des données interprétatives;
  6. communiquer l'information et rédiger son rapport à l'aide d'outils de publication assisté par ordinateur (PAO).

Chantal Brodeur, bibliothécaire à la Bibliothèque municipale de Verdun, souligne dans un article de l'Index Virtuel, que « même si nous vivons à l'ère de l'information, que les jeunes ont accès à de nouveaux supports électroniques et que leurs besoins d'information vont en s'accroissant constamment, ce n'est que depuis très récemment que les producteurs de matériels didactiques ont commencé à s'intéresser aux besoins spécifiques des enfants en matière de recherche d'information. Or, s'il est actuellement primordial pour les jeunes de posséder des habiletés en matière d'information, des expériences sur le terrain ont démontré que ceux-ci éprouvent malheureusement d'importantes difficultés à repérer l'information, que ce soit par le moyen des techniques traditionnelles ou par le biais des nouvelles technologies.

L'enfant doit avant toute chose comprendre l'organisation logique de l'information. Pour y arriver, la première étape est de comprendre l'organisation de la collection à la bibliothèque qu'il fréquente: regroupements par sujets, classification décimale Dewey. Une fois que les enfants ont compris ce concept de classification organisée, ils ont beaucoup plus de facilité à repérer l'information car ils sont conscients que les documents traitant d'un même sujet sont classés au même endroit. Ils apprennent ainsi à butiner dans les rayons. Cependant cette étape est difficile à franchir pour les jeunes qui sont souvent inaptes à conceptualiser. Qui plus est, ils ne savent que très rarement dans quelle source chercher. En ce qui a trait aux recherches sur CD-ROM, on remarque que les jeunes s'intéressent davantage aux effets multimédias qu'au contenu du document. Le manque d'habiletés en recherche d'information chez les jeunes est la principale cause d'échecs dans leurs recherches. » (Fasick, 1995)

 

Le silence du Web

Pour que l'on trouve un site Web, il doit avoir fait l'objet d'un traitement « documentaire » pourrait-on dire. Loin d'être des carcans, les normes et les règles bibliothéconomiques sont des conditions essentielles aux échanges, et donc à l'ouverture de l'école sur l'inforoute. Faute de connaître ces règles et ces normes, les élèves rencontrent de grandes difficultés et renoncent parfois à chercher l'information. La classification Dewey a permis de regrouper de façon simple et précise l'ensemble des ressources documentaires, alors que les règles de catalogage en ont facilité la description. De nouveaux langages documentaires organisés sous forme de thesaurus, composés de descripteurs regroupés par domaine de connaissance, reliés entre eux par des relations hiérarchiques ou associatives, préfigurant l'hypertexte, auront permis de pousser plus loin le catalogage et d'accroître l'accessibilité aux données.

Aujourd'hui, la recherche plein texte permet de retrouver toute l'information disponible sur le Net, trop d'information; la boulimie informationnelle nous menace: « Il n'est pas plus rassurant ni utile de trouver un trop grand ensemble de documents que de n'en trouver aucun » (Durpaire, 1997). Nous faisons ici référence au problème du bruit et du silence documentaire. Si vous interrogez « Clearinghouse  » sur le thème de la « meteo » il vous indiquera des milliers de sources d'information (bruit). Si vous interrogez ce répertoire sur le thème de la « météorologie » il vous en indiquera beaucoup moins (vers le silence). Se pose bien évidemment ici la question des signes diacritiques et du statut des langues vernaculaires sur le Net métropolitain -lire américain- mais aussi le problème des méthodes et des outils de recherche, de leur efficacité et de leurs usages.

Étant donné que l'ensemble de cette démarche vise d'abord à former l'élève et à le rendre conscient à la fois des méthodes et des outils technologiques, il est important que le pédagogue l'informe des règles et des techniques d'utilisation de ces outils (langage booléen, parenthèses, troncature, frime et signe conventionnel, proximité et « adjacence », majuscule et signes diacritiques, etc.), de leurs potentiels et de leurs limites mais surtout des stratégies de recherche efficace (du général au particulier, par objet typé, par peaufinage progressif, etc.)

 

Les nouveaux usages de l'inforoute : typologie des APO sur Internet

Internet offre un support interactif extraordinairement bien adapté aux besoins éducatifs : messagerie et listes de diffusion pour travailler à plusieurs sur un même projet; forums et groupes de discussions pour les débats; sessions de bavardage (Chat), services téléphoniques, vidéographiques et caméras de diffusion en temps réel (webcam), pour les échanges en ligne, et enfin le Web, pour publier les informations; quatre niveaux indispensables pour créer les conditions d'une nouvelle pédagogie à l'aide des technologies. « Si Gutenberg a fait de chacun de nous un lecteur et si Xerox a fait de chacun de nous un éditeur, Internet fait de chacun de nous un consommateur et un diffuseur d'information » (Cartier, 1997).

Partant d'une classification présentée par Pierre Séguin, du Collège virtuel, je vous propose une typologie des activités pédagogiques sur Internet fondée non pas sur les caractéristiques technologiques de l'outil informatique, mais sur les activités d'apprentissage de l'élève. Les pédagogues transfèrent ainsi leurs pratiques pédagogiques habituelles en les conjuguant à la puissance de l'outil technologique.

La première catégorie de cette typologie rassemble les activités de communication interpersonnelle. On pense ici à la correspondance scolaire par messagerie électronique, de loin le service Internet le plus largement utilisé - 1,65 mille milliards de messages l'an dernier. L'élève, seul ou en groupe, communique avec d'autres élèves, avec un tuteur, ou avec un expert comme dans le projet Allo-prof, un service en ligne de soutien à la réalisation des devoirs mis sur pied par Télé-Québec et une brochette de partenaires. Le très beau site de l'Escale, élaboré par Québectel, avec notamment ses îles des sciences, du français et des mathématiques, offre également un service de courrier et de soutien pour les jeunes. Le site de l'arbre, de la papetière Domtar, conçu par Sylvico et la commission scolaire des Patriotes, permet aux jeunes de questionner des experts et des enseignants ou enseignantes sur l'entretien des arbres et la conservation de la forêt. Le site Des livres qui cliquent, élaboré par la commission scolaire Baldwin-Cartier et l'UNEQ, permet aux jeunes de communiquer avec quelques-uns de leurs auteurs préférés.

La deuxième catégorie concerne les activités de cueillette et de partage d'information. Ces sites sont probablement la plus connues actuellement sur le Net. Le projet CyberZoo , un site sur la faune créé en collaboration avec le zoo de Granby, et IDclic, un site consacré à l'exploration des secteurs d'emploi et de formation offerts au Québec, en sont de bons exemples. Lire et aimer lire, projet de coopération France-Québec, offre une variété de ressources sur la pédagogie de la lecture et la littérature pour les jeunes. Le logiciel Logitexte et sa Console d'écriture offrent, quand à eux, une variété d'outils et de ressources pour l'apprentissage de l'écriture. Le merveilleux site la Girouette permet à chaque élève de consulter les cartes et les données météorologiques en temps réel.

La troisième catégorie regroupe toutes les activités de résolution de problèmes comportant des tâches à effectuer par l'élève pour la réalisation d'une oeuvre collective ou la création d'un « micromonde virtuel ». C'est ce que nos collègues suisses appellent l'intelligence partagée. Le Village Prologue, invite les élèves à participer à l'élaboration d'un récit collectif et à résoudre les énigmes posées par des personnages d'un autre temps, vivant dans un village virtuel du XIXe siècle. Le Carrefour atomique propose aux élèves de compléter le tableau périodique en personnifiant chacun des éléments. Aiguill'art offre sa salle d'exposition et son atelier graphique virtuel. Roches et minéraux vous aident à identifier roche et minerai.

La quatrième catégorie d'activités pédagogiques sur le réseau des réseaux est consacrée à l'édition et à la publication. On voit apparaître depuis quelques temps d'innombrables sites scolaires, comme si chacune des écoles, nouvellement branchée, souhaitait afficher sa présence sur le Web. On peut trouver sur certains sites des conseils pratiques sur la façon de produire sa page Web à peu de frais. Le concours Branchez-vous, mettant aux prises huit équipes d'étudiants pour la réalisation du plus beau site Web, et La Banque d'images pédagogiques et de scénarios offrant aux élèves des images libres de droit pour illustrer leur recherche sont particulièrement intéressants. Enfin, le journal scolaire CyberPresse et sa CyberAgence recueillent et publient les textes de jeunes français et de jeunes québécois, tout en leur prodiguant des conseils sur les canons de l'écriture journalistique.

La cinquième catégorie concerne l'autoapprentissage sur l'inforoute. Ici l'élève utilise de façon autonome les ressources d'Internet. Le Collège virtuel du Cégep Bois-de-Boulogne, les cours de communication visuelle (Comviz) de l'Université Laval, les activités didactiques du projet Regard sur la physique, ainsi que le site ISPAJES destiné aux élèves du secondaire et portant sur l'enseignement de l'ingénierie simultanée illustrent cette catégorie.

 

Je signe

De nouveaux sites apparaissent chaque jour sur le Web offrant une information en vrac, non-structurée, un océan de données dont il faut extirper quelques gouttes de savoir. Devant cette surcharge informationnelle, l'élève « rapaillé » doit apprendre à choisir les ingrédients de sa formation et à élaborer sa propre diététique de l'information, Il est invité à le faire sur le site de l'École de Bibliothéconomie de l'Université de Montréal, sur le site de la bibliothèque de l'Université Laval et sur le site Apprendre Internet. Apprendre avec Internet. Ce sont là aussi des outils cognitifs d'autoapprentissage.

Devant cette explosion, ce foisonnement et même ce désordre de l'Internet, un effort particulier d'organisation devra être consenti. Pour ne pas être submergée par ces vagues d'informations et pour permettre aux élèves de tirer parti de ces ressources gigantesques, d'un simple « clic », la communauté scolaire québécoise doit prendre conscience de l'importance de former nos jeunes aux habiletés d'information et doit amorcer le développement d'un « Carrefour-éducation-Québec », lieu de référence incontournable pour les pédagogues du milieu québécois.

 

Bibliographie

Bibeau, Robert. « L'élève rapaillé ». Édu@média. vol. 2, no 5, février 1997.

Cartier, Michel. « Le nouveau monde des infostructures ». Fides. Montréal. 1997.

Collectif. « Infoduc. Le répertoire Internet de l'éducation ». Septembre Média. Ste-Foy. 1997. 210 pages.

Dion, Jocelyne. « De la recherche documentaire à la culture de l'information, un concept en évolution au Québec ». In « Comment informatiser l'école? ». CNDP et Les Publications du Québec. Paris/Ste-Foy. 1996. pp. 163-172.

Durpaire, Jean-Louis. « Internet à l'école en France. Guide d'usages pédagogiques ». La collection de l'Ingénierie éducative. Centre Nationale de Documentation Pédagogique. Paris. 1997. 175 pages.

Feyler, François. « L'analyse documentaire. Résumer, indexer, technique, outils, pratiques ». CRDP de Poitou-Charentes. Poitiers. 1995. 167 pages.

Guay, Pierre-Julien. « Bibliothèques : poussière contre silicone ». in Clic, février 1997, page 3.

Lalonde Louis-Gilles, André Vuillet. « Internet. Comment trouver tout ce que vous voulez ». Éditions Logiques. Montréal. 1997. 334 pages.

Puimatto, Gérard, Robert Bibeau « Comment informatiser l'école? ». La Collection de l'Ingénierie éducative. Centre Nationale de Documentation Pédagogique et Les Publications du Québec. Paris/Sainte-Foy. 1996. 316 pages.

Séguin, Pierre. « Internet : une technologie pour l'apprentissage ». in Clic, septembre 1996. numéro 10, page 2-3

Fasick, Adele. « Children's use of information technology » In: Encyclopedia of library and information science. Ed. by Kent, A. and al. New-York : Decker, vol. 55, 1995, pp. 51-69.

 

ANNEXE